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Bilie-By-Nze détenu : Jusqu’où ira le recul de l’État de droit au Gabon ?

Bilie-By-Nze détenu : Jusqu’où ira le recul de l’État de droit au Gabon ?© 2026 D.R./GabonScoop

Par-delà les appartenances politiques, les calculs de circonstance et les lectures partisanes, une question essentielle s’impose aujourd’hui à notre conscience nationale : que reste-t-il de l’État de droit lorsque la liberté d’un citoyen, fût-il un ancien dignitaire du régime déchu, semble soumise à l’opacité, au silence et à la peur ?

L’arrestation et la détention de l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze ne peuvent être regardées comme un simple fait divers politico-judiciaire. Elles interpellent profondément notre rapport collectif à la justice, à la liberté et aux principes que les autorités affirment pourtant vouloir restaurer depuis la transition. Car dans une démocratie digne de ce nom, les droits fondamentaux ne s’appliquent pas à géométrie variable. Ils ne sont pas réservés aux innocents supposés, ni retirés à ceux dont le passé politique dérange ou encombre.

Je n’écris pas pour absoudre un homme. Je n’écris pas pour réhabiliter un parcours. J’écris pour rappeler une exigence simple, mais non négociable : dans un État de droit, nul ne doit être privé de ses droits les plus élémentaires au nom de considérations politiques, de règlements de comptes ou de calculs de pouvoir. Ce que nous devons défendre aujourd’hui, ce n’est pas une personnalité ; ce sont les principes qui protègent chaque citoyen contre l’arbitraire.

Or que constatons-nous ? Une détention entourée de zones d’ombre. Une communication parcellaire. Des restrictions dénoncées concernant les visites. Une procédure dont la lisibilité interroge. Autant d’éléments qui alimentent l’inquiétude, renforcent le doute et ravivent de vieux réflexes que le peuple gabonais croyait avoir relégués au passé. Le silence institutionnel, dans de telles circonstances, n’apaise pas. Il aggrave. Il transforme la justice en soupçon, et l’autorité en source de crainte.

Une transition ne peut pas trahir sa promesse

Le peuple gabonais n’a pas consenti aux changements récents pour voir ressurgir, sous d’autres habits, les mêmes méthodes qu’hier. On ne peut pas proclamer la refondation des institutions tout en laissant prospérer des pratiques qui rappellent les heures les plus sombres de la confiscation des libertés. On ne peut pas appeler au rassemblement national tout en installant, dans l’espace public, le sentiment que certaines voix doivent être neutralisées, intimidées ou réduites au silence.

La question est désormais frontale : voulons-nous réellement bâtir une République fondée sur le droit, ou sommes-nous en train d’accepter, par lassitude ou par intérêt, que l’arbitraire demeure un mode de gouvernement ? Cette interrogation vaut pour tous : gouvernants, magistrats, responsables politiques, membres de la société civile, citoyens de l’intérieur comme de la diaspora. Car le recul des libertés commence toujours par le silence de ceux qui pensent n’être pas concernés.

Les signaux d’alerte s’accumulent. La crispation du débat public. La pression sur les voix dissidentes. L’intimidation plus ou moins assumée de militants, d’activistes et de lanceurs d’alerte. La tentation de disqualifier toute critique en la présentant comme une menace contre la nation. Ce climat est dangereux. Il ne prépare ni la paix civique, ni la confiance démocratique, ni la crédibilité des institutions. Il prépare, au contraire, l’enracinement de la peur.

Les droits humains ne sont pas sélectifs

Je refuse, pour ma part, de céder à cette logique. En tant qu’activiste et défenseur des droits humains, je refuse de hiérarchiser les libertés selon les individus. Je refuse de considérer qu’un ancien responsable politique, au motif de son passé, pourrait être privé des garanties minimales qu’exige la dignité humaine. Je refuse aussi que la défense des principes soit caricaturée comme une prise de position partisane.

Les droits humains ne sont pas un luxe moral. Ils ne sont pas un slogan commode. Ils constituent le socle de toute société qui prétend rompre avec l’injustice. Lorsqu’une personne détenue n’a plus accès, dans des conditions claires, à ses proches, à ses avocats, à une procédure transparente et à un traitement conforme à la loi, ce n’est pas seulement son sort individuel qui est en jeu. C’est la qualité même de notre pacte républicain.

Il faut le redire avec force : la privation de liberté ne peut jamais devenir un instrument de domination politique. Elle doit rester strictement encadrée par la loi, contrôlée par des garanties effectives et exercée dans le respect absolu de la dignité humaine. Faute de quoi, elle cesse d’être une mesure de justice pour devenir un outil d’écrasement.

Le Gabon mérite mieux que la peur

Notre pays mérite mieux que cette dérive. Le Gabon mérite une justice indépendante, visible, impartiale et respectée. Le Gabon mérite des institutions qui rassurent au lieu d’inquiéter. Le Gabon mérite un pouvoir capable de supporter la contradiction, d’accepter la critique et de comprendre que la dissidence n’est pas un crime, mais un droit.

C’est pourquoi j’en appelle solennellement aux autorités compétentes afin qu’elles garantissent, sans délai, le respect intégral des droits fondamentaux de toute personne détenue. J’appelle à un accès réel aux avocats et aux familles. J’appelle à la transparence totale sur les procédures judiciaires en cours. J’appelle également à la fin de toute forme d’intimidation contre les voix critiques, qu’elles soient politiques, citoyennes ou issues de la diaspora.

L’histoire enseigne une vérité constante : les nations ne basculent pas toujours d’un seul coup dans l’injustice ; elles y glissent lorsque les renoncements s’accumulent, lorsque les principes deviennent négociables et lorsque le silence des consciences accompagne les abus. Le moment que nous vivons exige donc du courage, de la vigilance et de la clarté.

Il est encore temps de choisir la voie du droit plutôt que celle de la force. Il est encore temps d’empêcher que la promesse de renouveau ne se dissolve dans les pratiques de toujours. Il est encore temps, enfin, de rappeler que la grandeur d’un État ne se mesure pas à sa capacité de contraindre, mais à sa capacité de garantir la justice à tous, y compris à ceux qu’il combat politiquement.

Car un pays ne se construit ni dans la peur, ni dans le silence, ni dans l’arbitraire. Il se construit dans la vérité, dans la liberté et dans le respect inaltérable de la dignité humaine.

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